[Blade Runner] Ce qui a changé entre 2019 et 2049

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Hop, après une longue période d’inactivité, c’est le moment de s’y remettre !

Ça y est, la suite de Blade Runner, 35 ans plus tard en temps réel et 30 en temps fictif, est sortie en salles. C’est sans trop attendre que je suis allé le voir et le revoir, en m’étant fait, entre temps, le premier en version final cut (la seule que je connaisse en détail) histoire de mieux saisir les correspondances cachées au visionnage. BR 2049 bénéficie d’une réalisation moderne, d’un design remis au goût du jour, d’une nouvelle fournée d’acteurs en plus des survivants de l’original (Harrison Ford pour Deckard et Edward James Olmos pour Gaff), ainsi que d’un design futuriste-réaliste-industriel toujours au top grâce à Syd Mead.

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Le nouveau spinner est signé Peugeot.

Cela dit, ce n’est pas parce que vous avez adoré Blade Runner que vous prendrez votre pied dans celui-là. De nombreux changements viennent chambouler la vision, 30 ans plus tard.

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L’architecture a perdu le côté bricolage du premier film. Place à des édifices colossaux et oppressants.

D’abord, le film perd un peu de son aspect contemplatif. On peut regarder Blade Runner uniquement pour s’immerger dans l’ambiance bleu-sombre-néons de la ville, pour se fondre dans son bruit de fond cosmopolite et sa pluie qui n’en finit pas. Tout simplement parce que Blade Runner repose bien plus sur son ambiance générale, ses symboles distillés tout le long du film, que sur des retournements de situations spectaculaires ou des répliques chocs. C’est un film-manifeste, la bible esthétique du cyberpunk. L’action est extrêmement étalée, tableau après tableau, c’est un film qui prend tout son temps pour vous convertir à son atmosphère trouble. Le nouveau film a un récit beaucoup plus explicite, qui vise à transmettre au spectateur la pression que subit l’officier K dans son enquête. Il reçoit en permanence des ordres, trouve régulièrement de nouveaux indices sur sa route, on est catapultés dans son quotidien de flicard lambda. Sa hiérarchie est sur son dos quand, dans le premier film, on ne voit Bryant, le commissaire, qu’une seule et unique scène, et Gaff, le collègue de Deckard, que trop rarement, comme un spectre planant de loin en loin sur l’enquête.

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Même si 2049 offre son lot de longues prises de vues sur la ville, on se sent vraiment le nez dans le guidon de l’action. On peut y voir un surplus de réalisme, ou la pression d’une ville accélérée, brutalisée, technique, bien plus fort que dans le premier film. Car le futur vu depuis 2017 est bien différent de la vision de 1982. Le côté néo-noir, bricolage futuriste sur le siècle dernier est évacué… Il est relégué seulement au Vintage Hotel de Las Vegas, hanté par Deckard, vieux flic hors de son temps. Place aux bidonvilles high tech et aux forteresses de béton blindées et opaques, dans un Los Angeles à la fois pharaonique et tiers-mondisé, orageux comme la cité des machines de Matrix et surpeuplé comme une ville-monde asiatique. Une fois le lien architectural avec le passé disparu, la ville devient d’autant plus violente et impersonnelle. Denis Villeneuve a troqué l’architecture art déco du XX° siècle contre la pesanteur du post apo : vague de froid, évocation d’un « black out » ayant remis à zéro les données bancaires, nourriture uniquement synthétique.

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L’Amérique s’est tiers-mondisée, et les sweat-shops d’enfants travaillent pour les colonies spatiales.

Les technologies contemporaines (ou presque) font leur entrée : assistantes digitales aux fonctions affectives et cosmétiques (Joi, une IA-compagne vendue sur le marché, que son seul emprisonnement dématérialisé distingue des réplicants), ordinateurs actualisés, voitures autonomes. Mais surtout, c’est la réalité augmentée qui entre dans le décor de Blade Runner. La (con)fusion généralisée du cyberespace avec le monde extérieur. Publicité, sexe, édition de souvenirs en temps réel : la frontière entre rêve numérique et monde réel est broyée. La ville est violente, automatisée, contrastée, sublime, en perdition. Le niveau des eaux monte autour de la forteresse Los Angeles.

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L’étrange hôtel de Las Vegas qui sert de refuge à Deckard.

Los Angeles est entourée de décharges et de bidonvilles devenus champs de bataille, comme si on avait voulu faire le parallèle avec la Night City fictive de Cyberpunk et sa Zone de Combat. Les causes du black out restent obscures, mais « tous se souviennent où ils étaient » à l’instant T, selon l’archiviste de Wallace. Les humains, ultra majoritaires en 2019 (les réplicants sont alors l’anomalie inquiétante) sont presque secondaires en 2049, ou du moins tellement fusionnés avec les IA-publicités que la réponse de leur vraie nature importe peu. Conformément à l’intuition de Philip K. Dick (ce que j’en ai lu), le film reprend le culte de la marchandise, du média, du message publicitaire, du lavage de cerveau, du logo, de la vitesse, de l’interconnexion continue pour reprendre le catéchisme inculqués aux esclaves réplicants.

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Un autre exemple de décor cyclopéen digne de ruines martiennes.

On ajoute à ça une bande-son lourde, sidérurgique qui prolonge parfaitement le fracas de la ville froide et brutale, et on obtient une autre interprétation de Blade Runner. Froide. Il n’y a plus la féérie des automates, le côté énigmatique, limite sensuel du premier film, son atmosphère moite et organique. A la place, on trouve une vision du futur bien en phase avec les inquiétudes actuelles autour de l’IA, une ville qui broie, des décors dévastés d’un bout à l’autre du spectre chromatique, et un protagoniste qui encaisse tout sans broncher pour découvrir le mystère de la reproduction des réplicants. La seule touche de chaleur humaine, ironiquement, est donnée par ce vieux fou de Deckard, en exil dans une ruine de Las Vegas, traqué sans fin par les gardiens d’un ordre qu’il ne comprend plus. Je l’ai trouvé superbe dans son rôle.

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Ces deux femmes sont les personnages les plus implacables de 2049, éclipsant jusqu’à Wallace.

Ce qui l’était moins à mon avis, c’était la scène de Wallace, Deckard et de la fausse Rachel que j’ai trouvé décevante (la scène, pas Rachel, sic). Wallace est très peu développé et on ignore ce dont il est capable au-delà de ses envolées lyriques de psychopathe. De même, l’attirance de Luv pour Joe alias K semble sortir du néant (mais pourquoi pas ? La misère affective est un des thèmes de 2049). Et surtout, surtout j’ai été déçu de ne pas voir plus de scènes avec Mariette, la fille qui aguiche K et qui fait l’amour avec lui dans une scène pleine de tension où elle est « recouverte » par l’hologramme de Joi. On la voit ensuite comme simple résistante dans l’armée de libération des réplicants. Il semble qu’elle en soit elle-même une. Cette histoire de résistance, un peu cliché à force, n’arrive qu’à la fin du film et est liée à l’enjeu de la reproduction. Cette autonomie naissante des robots fait écho à l’huamnité qui, à l’inverse, vit complètement par procuration. Je crains fort que le combat de cette armée donne lieu à une suite prochaine… Blade Runner 2049 est arrivé longtemps après le premier et apporte une actualisation grandiose, mais je suis contre l’idée de tout transformer en « saga ». 2049 nous invite dans le cyber tardif, dur comme du post-apo. Les lignes du futur se sont déplacées car notre réalité elle-même est cyber.

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Mariette, prostituée intrépide… Et réplicante ?

A vous les studios,

Prime 🙂