Bonjour à tous ceux qui me lisent.
Comme toujours quand je commence à expliquer un truc, un peu (un peu trop ?) d’histoire. Jusqu’à une époque pas si lointaine que ça, on commençait sa vie enfant puis, vers l’âge de 12 à 14 ans, on commençait à travailler à la sueur de son front pour devenir rapidement un adulte. Les études étaient un phénomène minoritaire, mais on s’éloigne déjà du sujet. Après la seconde guerre mondiale, les choses ont changé pour une petite partie de la population mondiale (l’Occident riche, USA en tête) où le niveau de vie du citoyen moyen a explosé. Les jeunes (à l’exception des classes populaires) se sont retrouvés avec la possibilité de ne pas travailler tout de suite et ont disposé d’argent de poche, c’est-à-dire de maigres sommes dépensables librement sans conséquence pour leur vie. C’est à ce moment que naît l’industrie des comics et des disques de rock (et assimilés), venant s’ajouter au cinéma, qui était bon marché à l’époque.

L’intérêt financier de cette culture pop naissante était évident, cependant sa légitimité culturelle a longtemps été moquée. Aujourd’hui que toutes les formes d’art alternatif sont célébrées et mises au même niveau, on a du mal à l’imaginer. L’aspect « culte » de la culture pop « classique » tend à occulter la nature initiale de l’opération : produire en masse du contenu parfois crétinisant pour le seul dessein de produire, quand le but n’est pas de faire de la propagande ouverte (coucou Captain America). Avant que les super-héros et la science-fiction atteignent leurs lettres de noblesse, le milieu se caractérisait surtout par ses unes de magazines aux couleurs criardes, dégoulinantes de fantasmes adolescents mal dégrossis pour jeunes blancs en manque de sensations fortes. Quoi de mieux pour un employé de bureau que de s’imaginer dans la peau de Conan le Barbare ? Les débilités débitées par un pulp valent bien tous les discours aseptisés du trou du cul qui, probablement, lui sert de manager dans le monde dit réel.

Ce que je viens d’évoquer, l’âge sombre, underground, sale de la culture geek, va évoluer. Bien sûr à l’avant-garde de cette (sous ? contre ?) culture on retrouve toujours les jeunes hommes occidentaux, sans oublier la culture similaire mais pas tant que ça qui naît au Japon. Les space operas vont évoluer vers des sagas dantesques et cinégéniques comme Star Trek, encore très focalisé sur la science-fiction chimiquement pure : de la fiction (des hypothèses) sur un état futur de la science. Très peu de mystique, de liens sociaux, de psychologie là-dedans. Et comme dans notre société ce sont les femmes qui sont le plus sensibilisées à ces dernières choses, elles restent à l’écart. Les féministes diront sans doute que c’est la faute à la culture geek oppressive, les nerds aigris que sans doute elles sont trop superficielles pour accéder à la grandeur austère de la science-fiction, la vraie, celle qui n’avait besoin de personne before it was cool™.
A partir des années 1960 et surtout 70, arrive une période que je connais un peu mieux et que du coup je vais sûrement décrire sous un meilleur jour. La société occidentale se remet profondément au cause en faisant face à certains cataclysmes* comme la guerre du Vietnam, les affrontements raciaux en Amérique, l’effondrement d’un système moral vieux de plusieurs siècles au profit du monde télévisuel, du rock’n’roll et de la libération sexuelle. La science-fiction se fait sous acide, avec pour seules limites celles supportables par ses auteurs, ses chamanes comme Philip K. Dick pour citer un des plus féconds. Brutalement le carcan de la vieille SF paraît complètement dépassé et dérisoire, il se murmure que la SF pourrait être autre chose que musclor venant de la planète X qui sauve le monde en slip. Une littérature toxique à même de corrompre nos certitudes sur la nature de la réalité.

La Terre est la nouvelle planète Alien, William Gibson
Je suis moi-même une Alien, Lieutenant Ripley dans Alien 4
Des œuvres puissantes comme 2001, l’Odyssée de l’espace ou Alien : le huitième passager représentent peut-être l’apogée du genre au cinéma. A cette époque, la France, qui avait encore une culture vivace, était dans la course, notamment dans la bande dessinée (mais je ne la connais pas encore assez pour développer). A la fin de la décennie la SF est devenue un business colossal avec la sortie de Star Wars et du nouvel Hollywood. Si on regarde Alien ou Star Wars on peut mesurer l’évolution de la place tenue par les femmes par rapport aux années 50, déjà high tech mais très conservatrices. Alors que la Terre devient la planète Star Wars, la SF underground s’en va explorer les affres de la technologie informatique qui est en train de préparer gentiment sont encerclement total du réel. Le cyberpunk va braquer son œil (ou ses optiques Leica) sur le libéralisme économique high tech dans lequel tous les rêves de subversion coexistent (donc s’annulent) pour laisser place à la réalité virtuelle.
La Cité de la nuit était comme une expérience folle de darwinisme social, conçue par un chercheur las, le pouce pressé en permanence sur la touche d’avance rapide. Vous cessiez de trafiquer et vous couliez sans laisser de trace, mais que vous avanciez un peu trop vite et vous brisiez la fragile tension superficielle du marché noir ; d’un côté comme de l’autre, vous étiez largué, et ne restait de vous que quelque vague souvenir dans l’esprit d’un vieux meuble comme Ratz, même si votre cœur, vos poumons ou vos reins pouvaient éventuellement survivre dans les cuves des cliniques au profit de quelque étranger pourvu de nouveaux yens.
William Gibson, Neuromancien (1984)
Avouez que ça a un peu plus de gueule que le synopsis d’un Star Wars 7. Mais restons-en là pour le moment : je manque de sommeil et j’aurai tout le temps de la partie 2 pour mes trolls.