
Philip K. Dick, immense auteur américain de S.F. et inspirateur de la moitié (j’exagère à peine) des films de SF d’Hollywood, naît en 1928 à Chicago et grandit élevé par sa mère seule à Berkeley, Californie. Enfant perturbé et dévoreur de livres, il atteint l’adolescence lorsqu’en 1941, l’Amérique entre dans la Seconde Guerre Mondiale contre le Japon. La télévision est inexistante dans les foyers à l’époque, et c’est au cinéma que le jeune Phil découvre les théâtre d’opérations du Pacifique aux actualités. Lors d’une séance, il est soudain pris de nausée devant le massacre de populations civiles comme militaires, et quitte la salle en proie à une peur panique. Le pays est alors sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, et si celui-ci affiche des idées progressistes, la logique d’Etat lui fait décider de la détention forcée des nippo-américains de la côte Ouest.
Is this hyperreal ?

Après la guerre, le monde va persister dans la paranoïa, cette fois dirigée contre les espions communistes. Depuis la fin des années 40, le jeune homme travaille chez un disquaire, d’où il renseigne les clients avec passion et opère ses premières conquêtes féminines. Son don de s’attirer tout type de personne anticonformiste lui fait rencontrer une militante révolutionnaire d’origine grecque, qu’il prend pour compagne. Ce ménage avec une ennemie publique de la société lui vaudra de nombreuses visites du FBI à l’improviste le long des années 50, alors qu’il devient une machine humaine à écrire des histoires de petits hommes verts, payé au lance-pierres par les magazines pulp. Lui-même ne se mêle pas de politique, et cultive une attitude bonhomme de barbu débraillé, déjà un peu en surpoids, qui tempère sa femme mais l’exaspère aussi par son détachement de la réalité. C’est que pour lui la réalité s’écrit toujours au pluriel. Durant une visite d’agents du FBI, il explique aux policiers que selon lui il est envisageable que Nixon ou d’autres hommes organisant la chasse aux sorcières soient en fait des communistes ayant la meilleure couverture au monde : celle de chasseurs de l’ennemi ! Le pauvre flic monté à bord de la Volkswagen de Phil y gagna une migraine et ne sut que répondre…
Jesus was a punk
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Plusieurs années, ruptures, conquêtes, détox, rechutes et romans plus tard, sa quête de la vérité va atteindre des proportions gnostiques. Toujours sous la menace nucléaire de deux puissances qui semblent inconciliables (mais pourraient former les deux faces d’un même complot diabolique), le monde découvre les joies du LSD, du new age et de la réinterprétation des textes sacrés de l’humanité. Phil se lie d’amitié avec un évêque dissident de l’Église catholique (il s’est lui-même baptisé, à près de 40 ans) qui prétend que Jésus a voulu ouvrir l’esprit de ses disciples par les hallucinogènes. Il écrit que « l’Empire n’a jamais pris fin » (l’Empire Romain) et que la persécution des croyants est toujours d’actualité, d’une manière implicite et travestie par les siècles. Nixon, qui finit par accéder à la présidence en 1968, est pour lui l’antéchrist. Dick n’aura de cesse de parler de religion, de manière ésotérique, dans ses livres. Dans le futur, prévoit-il, les institution religieuses feront usage de la réalité virtuelle pour plonger les fidèles dans une réalité modifiée, comme les pénitents gravissant leur montagne dans les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
Je suis vivant et vous êtes morts

Dans Ubik, sans doute son œuvre directe la plus connue, les frères bien-aimés, sorte de caricature des ordres de charité chrétiens, gèrent l’agonie du cerveau des morts -et le chagrin de leurs proches- en proposant à ces derniers de parler aux morts dont le cerveau émet encore, grâce à une technologie de cryogénisation permettant d’en capter les signaux. Plongeant dans une réalité virtuelle vouée à l’entropie (l’esprit du mourant), les protagonistes enquêtent sur la cause de la mort alors que la simulation elle-même se rétrécit. Ubik fait voyager dans un demi-cimetière, hanté en arrière-plan par la publicité (Ubik, le produit miracle) qui vient vous traquer jusqu’à la fin de vos jours.
Le poids de la sauterelle

L’autre roman le plus connu de Phil, le maître du haut-château, est assez particulier. Contrairement à ses autres livres où il n’était jamais seul à la maison (ses femmes successives, ses amis toxicos, etc), celui-là est le produit d’une immersion extrême dans une autre réalité. Depuis une cabane et muni d’un exemplaire du Yi-King (le livre des mutations, outil divinatoire d’Extrême-Orient), Phil va se fier à l’oracle pour arbitrer ses choix de narration. Et le scénario, froid et net comme un cauchemar, va s’imposer comme un point Godwin au milieu de la figure : l’Axe a vaincu l’Amérique et se la partage entre Allemands à l’Est et Japonais sur la côte Ouest. Les californiens s’imprègnent des croyances japonaises, et sont traités en vaincus. Dans la réalité alternative où les Alliés ont gagné, Phil travaille à l’époque dans une bijouterie où il aide sa femme. Dans le monde réel où l’Amérique est occupée, le protagoniste est antiquaire, et vend aux occupants des revolvers de l’époque du Far-West, lointain souvenir d’une Amérique disparue. Sa femme a bientôt vent d’une rumeur : un obscur écrivain de science-fiction, barricadé dans sa demeure, publie clandestinement un livre décrivant un monde où les nazis auraient été vaincus… Ce qui lui vaut d’être traité de fou. Le nom du livre interdit : le poids de la sauterelle. Le poids du fil au bout duquel tient notre réalité.
Like tears in the rain
A la fin de sa vie et en plus de quelques derniers romans (Substance Mort), Philip K. Dick finira sa vie reclus dans son dernier appartement, recevant uniquement sa voisine de palier et un cercle de jeunes aspirants écrivains de SF, avec qui il mena des réflexions sur l’origine et le message des religions (l’Exégèse), et en particulier des textes chrétiens apocryphes. Il meurt en 1982, peu après avoir assisté à l’adaptation de Blade Runner en film par Ridley Scott.
Source : Je suis vivant et vous êtes morts, biographie de Philip K. Dick






