La drôle d’histoire de la Coccinelle

La Coccinelle est un des nombreux exemples d’objets inventés pour la consommation et la guerre -bref l’industrie- mais qui a fini par concentrer beaucoup plus, une société, de la musique, des générations qui se sont interpellées au siècle passé.

1937. Lors de l’exposition universelle qui se tient à Paris, l’Allemagne déclare qu’elle compte créer une « voiture du peuple » pour motoriser les allemands. A l’époque, les constructeurs que sont Mercedes-Benz et BMW ne proposent que de puissantes limousines et des voitures de luxe et de sport, destinés à la bourgeoisie ou à la compétition. Alors que le Reich se rapproche de Mussolini, un partenariat se noue avec Fiat, qui lancera dès 1936 sa propre voiture low-cost. Depuis plus de trois ans déjà, un ingénieur d’âge mûr, Ferdinand Porsche, planche sur le concept, et a rencontré Hitler en personne.

Dr. Ferdinand Porsche
Ferdinand Porsche

Son cahier des charges : transporter 2 adultes, 3 enfants et leurs bagages à 100 km/h, le tout pour un prix de 1000 Reichmarks (4 mois de salaire ouvrier en 1939). Une unité SS va se relayer pour tester sa fiabilité sur une nouvelle invention allemande : l’autoroute, destinée avant tout au trafic militaire.

La force par la joie

Derrière ce titre de film X mal traduit se cache le club Med du parti, Kraft Durch Freude (KDF) dans la langue de Goethe. Les foyers allemands sont invités à placer une partie de leur épargne sur un livret spécial. Ce dernier finance les activités culturelles et sportives du parti nazi, qui ne fait plus qu’un avec L’État allemand. La future voiture prend donc le nom de KDF Wagen et s’inscrit dans ce programme. Au bout d’un certain nombre de coupons représentant la somme à atteindre, le citoyen bon aryen utilise ses bons… Pour rien.

La farce dans la joie

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On ne rentre pas décemment à six là-dedans. Qui finira dans le lac ?

Pour rien ? En tout cas pas pour ses loisirs. Les premières KDF, ou Volks Wagen (voiture du peuple) sortent de leur usine de Wolfsburg (Basse-Saxe) en 1938, mais ce que les officiels ne disent pas c’est qu’elles sont déjà réquisitionnées. L’Allemagne s’arme à toute vitesse et n’a pas du tout comme priorité de créer un marché du loisir pour les civils. Les congés payés, c’est bon pour les français. Alors que la guerre commence, la Volkswagen devient une voiture de petits officiers, les gros comme Goering préférant les bonnes vieilles Mercedes. C’est une machine agile et puissante pour sa petit taille, faisant dans les 600 Kg. Son moteur, placé à l’arrière, est refroidi par air (type boxer). Ses phares, intégrés à la carrosserie, lui donnent un look moderne et aérodynamique qui ne se démodera pas avant vingt bonnes années. Une machine honnête… Pensent les familles allemandes flouées.

Des variantes pour la Wehrmacht

Lorsque le conflit fait rage, la VW est adaptée pour les besoins de l’armée de terre. La Kübelwagen est sa variante tout terrain. Il y aura même une version amphibie, la Schwimmwagen (à vos souhaits), capable de passer à gué et même de naviguer brièvement. Les phares sont externes. Contrairement à la Jeep qui va déferler sur la France après le débarquement, elle n’a que deux roues motrices mais cela la rend plus légère, donc agile. Comme souvent avec le vieux matos, il aura une seconde vie dans des pays plus pauvres, comme la Thaïlande où il roule encore !

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Un souvenir de l’Afrika Korps

L’oncle Sam veut se la faire

1945. Les forces alliées entrent en Allemagne, aux prises avec un effort de guerre fanatique, surtout (et désormais presque seulement) soutenu par des civils. Dans les usines, il reste du personnel compétent, mais se pose le problème, une fois la paix signée, de la dénazification. Les américains, plus pragmatiques que leurs alliés européens, ne veulent pas d’une Allemagne ruinée et vont financer le retour à la prospérité. L’armée occupante noue des liens avec les ingénieurs et ouvriers de VW pour remettre sur pied la production, qui reprend vraiment son rythme en 1948. Un officier US va être impressionné en découvrant la VW type 1, et se bat pour que la production décolle et se tourne vers l’exportation en Amérique.

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La VW devient le symbole de la classe moyenne US des fifties, qui achète aussi sa première télévision. En tant que véhicule pratique et bon marché, il incite de plus en plus de femmes à prendre le volant, doublant la consommation. A la même époque en France, les gens s’équipent laborieusement en 2CV Citroën, encore plus rudimentaire mais aussi bien moins performante… The tin snail (sunom donné par les anglophones) plafonnait à l’origine à 60 km/h !

La VW aura aussi un dérivé sportif. Une fois la guerre terminée, Ferdinand Porsche est libre de fonder sa propre marque. Son premier bolide est la 356, un roadster au pare-brise bas qui permet de rouler cheveux au vent. Elle est tristement célèbre car James Dean s’est tué à son volant.

Flower power & quelques mots sur le van

Le temps passe, et stylistes comme ingénieurs le rappellent au client. Dans les années 60, les moteurs gagnent en puissance et en silence, se refroidissent par liquide. Les carrossiers français et italiens signent des voitures racées (Citroën DS, Lamborghini Miura…) qui ringardisent le style américain plus lourd. Si certains jeunes américains roulent des mécaniques dans leurs Mustang, les hippies ne se reconnaissent pas dans cette fuite en avant. Ringard, et alors ? La Beetle, telle une bestiole, est increvable.

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Rien à déclarer à bord, monsieur l’agent !

On ne peut pas parler de la Cox sans mentionner son frère jumeau. A partir d’une voiture plateau improvisée sur mécanique VW, le Van ou type 2 est mis au point. Sa cabine de conduite, placée tout à l’avant, optimise l’espace et il devient en 1949 le deuxième produit de Volkswagen. Tôlé, en version ambulance ou vitré en minibus, il y en a pour tous les goûts. Après ses débuts sages en tant qu’utilitaire, il va tout à coup devenir le symbole de la jeunesse sur la route dans les années 60. Des fleurs sur la planche de bord, la carosserie toute barbouillée de peinture, les vitres criblées de stickers, il trimballe ses tribus en route pour voir Pink Floyd, Hendrix ou les Stones. Son moteur est celui de la type 1, donc autant dire qu’il est abonné à la voie de droite sur l’interstate. Si la Wehrmacht était toujours là, il l’auraient nommée LSD-Wagen : )

Une longue retraite au soleil

En 1974, Volkswagen décide que l’avenir appartient désormais à la Golf, une voiture compacte à moteur avant proposant tout le confort d’une berline. Quatre ans plus tard, la production européenne de la Beetle cesse, et se cantonne désormais à l’Amérique du Sud. Pour une clientèle demandant du solide et du pas cher, elle reste adaptée et adopte des pare-chocs plastifiés, une radio et des ceintures comme minimum vital. Ce n’est qu’en 2003 que la dernière type 1 sort de l’usine au Mexique. Son avenir est dans le marché de l’occasion… Et dans les mains des tuners fous !

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Don’t you know I’m locaaal ?

La VW fait partie du paysage automobile américain et donc, forcément, mexicain. En Californie apparaît, dans les communautés latinos, le lowrider. C’est une pratique délirante consistant à monter des suspensions à hauteur réglable avec une très grande marge de manœuvre. Ces bagnoles bondissantes, effrayant les passants et compromettant la sûreté du véhicule, ont vite été interdites. Elles sont reprises dans les 80s par les rappeurs de la côte Ouest. Dans les voitures préférées des riders, il n’y a pas que des monstres comme l’Impala : la Coccinelle a tellement de potentiel à bricoler qu’elle est très prisée. Commencer simple et n’avoir que son talent pour faire une voiture délirante : que demande le peuple ?

Ben justement, le peuple il veut une voiture.

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« Non mais oh ! Comment tu parles de ta caisse ?? »