Tesseract tueur

A l’extrémité Ouest de l’axe historique de Paris, un grand cube creux et blanc semble scruter la capitale. Légèrement décalé par rapport à l’axe qu’il semble conclure, il est visible depuis l’arc de Triomphe. Un hectare de côté donc une centaine de mètres au garrot. Voisinage : les immeubles de verre longeant l’esplanade de la Défense, matérialisation excentrée du CAC 40. Lorsqu’on s’approche ou qu’on s’éloigne, le cube semble surgir-de/retourner-dans son piédestal, la dalle de la Défense. Celle-ci, à cause de l’imbroglio de structures nécessaires pour la soutenir, interdit au piéton de s’approcher de lui en ligne droite ; pour cela on peut prendre le métro.

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A une certaine distance, on croit voir un pas de tir : la rampe d’ascenseur métallique relie la Terre au toit, montée à même l’ordinateur-cube refroidi par le vent d’Ouest. Le cube semble retourné sur lui-même sans parvenir à être ce tesseract, il manque une dimension, il se dégrade en 3D. Lorsque les cabines descendent sur la rampe les attirant alternativement à ses pôles, elles évoquent une guillotine en slow-motion.

Et ça tombe bien, car c’est là que commence l’histoire de la construction de la Grande Arche. Il s’agit d’une commande présidentielle de Mitterrand qui souhaite marquer le bicentenaire de la Révolution. Le but du projet : prolonger l’axe Louvre – Concorde – Arc, avec une création dans le quartier de la Défense, qui a alors tout juste vingt ans. Un concours d’architecture est lancé, et remporté par Johan Otto von Spreckelsen, un danois. Ses dessins de cube de verre, accompagné de deux petites collines bien dégagées sur ses côtés et d’un jardin en son sommet séduisent le président qui l’invite à Paris, au milieu d’un pandemonium de fonctionnaires et de spéculateurs immobiliers dont Christian Pellerin, le « roi » du « Manhattan » français. Nous sommes en 1983.

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Les deux années suivantes vont se passer en tribulations pour savoir quel sera le rôle du monument, avec qui le construire et qui en seront les clients pour sa surface utile. Robert Lion, un fidèle du président, va accompagner Spreck dans son voyage au bout de la culture du consensus française, vers l’erreur 404. Accueilli comme un roi par le président qui lui semblait tout-puissant, convaincu qu’il suffit de convaincre de la beauté de son projet, Spreck se heurte à la difficulté de sa concrétisation et surtout à la guerre rangée des socialistes contre la droite, des pro et anti privatisation, bref à tout un merdier étranger à sa vie sobre et paisible au Danemark, quand ses projets étaient de petites églises et pas cet hectare au carré qu’il a eu le malheur d’imaginer. La construction commence enfin en 1985. Dans un fracas de grues et de bétonneuses, le président surveille de près l’avancement des travaux. Il joue contre la montre, car l’année suivante il risque la cohabitation avec la droite au gouvernement, qui trouve le projet inutile. Ce qu’il est, pour être honnête, derrière le projet fumeux d’un « carrefour de la communication » sensé mettre en valeur les nouveaux moyens de s’exprimer à l’approche de l’an 2000. Aucun investisseur n’est sur le coup, et l’État paie.

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Le chantier est géré par ADP et par un architecte et ingénieur aguerri, Paul Andreu, qui doit traduire les belles idées de Spreckelsen sur le terrain. Sans ménagement, il tranche sur ce qui est impossible. L’Arche ne sera pas intégralement couverte de verre collé, donc pas parfaitement lisse. Les « nuages » intérieurs de l’Arche ne seront pas transparents, trop compliqué. Et le jardin suspendu ne sera jamais réalisé. Quand aux collines, elles ne furent jamais construites. Spreckelsen encaisse pendant deux ans et voit son cube devenir un catafalque gigantesque surplombant tristement le marécage bureaucratique/affairiste dans lequel lui et son créateur sont piégés. Il préfère rentrer chez lui face à cette vue et se suicide en 1987. Paul Andreu finit seul le projet. Leurs deux noms figurent sur une plaque oxydée sous les nuages de l’Arche, au milieu d’un baratin sur la fraternité humaine non moins rouillé.

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La fin du chantier s’avère spectaculaire. Une immense plaque de béton, d’une seule pièce, est montée à 100 mètres du sol et posée sur les deux ailes. La structure interne de l’Arche est un jeu de Kapla de barres de béton, posé sur la dalle de la Défense elle-même traversée par le RER. Enfin on monte la rampe d’ascenseurs et on tapisse de marbre les surfaces extérieures de l’hypercube. Tout sera prêt juste à temps pour le 14 juillet 1989, en synchro avec la Pyramide du Louvre, et les deux monuments accueillent le G7. En s’en tenant aux chiffres, le chantier aura tué deux ouvriers plus l’architecte, et aura été long (presque 5 ans) à cause des frictions politiciennes. L’Empire State Building, qui représentait un défi technique sûrement plus grand en 1930, a été bouclé en 410 jours et a su lui canaliser la corruption municipale pour servir son projet prométhéen.

Encore aujourd’hui, l’Arche est sous-exploitée. L’espace exigu des ailes est partagé entre le ministère de l’écologie et AXA (bref la gestion des catastrophes). Quand au toit, il a accueilli brièvement les musées de l’informatique et du jeu vidéo, avant d’être fermé à cause du mauvais état des ascenseurs de verre. Aujourd’hui il accueille une expo famélique de photojournalisme et, dernièrement, quelques œuvres d’un lard contemporain qui se battent en duel pour un public qui ne viendra pas. Le tout au sommet d’une gueule béante de béton qui, vue d’en bas, impose du respect. Ce portail ouvrant sur un cube continue tranquillement sa semi-existence, gardé dans une atmosphère de mausolée par des vigiles mornes qui ne connaissent pas toute son histoire mais qui m’ont attesté la solidité du toit.

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En montant dans cette belle batterie d’ascenseurs battue par le vent, je découvre l’escroquerie, cette esquisse de grandeur abandonnée à la naissance par des gaspilleurs. Entre les mains de ces zélites, cet arc est devenu une matière sans énergie, qui continue d’attirer l’œil donc le cerveau, et c’est en vain que vous chercherez à mentalement reconfigurer le bidule. De près et de jour, elle est la prison blanc ivoire de la Défense, une feuille Excel de cadres bouclant sur elle-même, le processeur ordonnançant la boucle de production sur son socket obsolète. De loin et de nuit, elle est le cosmodrome, la tour-antenne de lancement perçant le toit pour projeter les ascenseurs hors de la lumière froide de ce cristal manqué, en route vers les chocolateries orbitales de Wonka Industries.

Voir aussi :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Arche_de_la_D%C3%A9fense?oldformat=true

La Grande Arche de Laurence Cossé : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/La-Grande-Arche

Deux aventuriers à l’assaut du toit :