La route de la servitude, Friedrich Hayek, #1

Commerces de vêtements et autres, « non essentiels », fermés sur décision administrative, centre commercial à Montpellier, en France (photo prise en semaine et en pleine journée)

Hayek est un économiste du XX° siècle ayant enseigné en Angleterre, en Autriche, en Suisse et aux États-Unis, à Chicago. En 1943, il publie son œuvre majeure, la route de la servitude. Alors que les Alliés sont en train de prendre le chemin de la victoire sur le fascisme et le nazisme, son ouvrage sonne comme un avertissement : pour lui, l’Occident ne doit pas abandonner les idées libérales, mais au contraire les mettre davantage en application et se prémunir de toute mentalité socialiste. Dans les années 40, où le souvenir du krach boursier est encore récent, Hayek est loin d’avoir une opinion majoritaire. Ce sont Keynes et surtout la mobilisation exceptionnelle de l’économie de guerre qui permirent en effet de sortir les pays en conflit du chômage de masse. En 1945, l’idée d’un système de santé socialisant s’impose en France ou au Royaume-Uni. Alors que le monde bascule dans une guerre froide entre capitalisme et socialisme, l’idée consensuelle que le futur appartient à un mélange des deux s’impose inconsciemment. Mais pour Hayek, rien n’est plus faux, et étendre le domaine de compétence de l’État c’est accroître son contrôle, donc dégrader irréversiblement les libertés individuelles, et donc la créativité et la prospérité.

Le progrès, sa vitesse, sa direction

Dans les discussions courantes sur les effets du progrès technique, ce progrès nous est souvent présenté comme s’il était une chose extérieure à nous qui peut nous obliger à utiliser la connaissance nouvelle d’une façon déterminée. Il est vrai que les inventions nous ont donné un pouvoir considérable, mais il est absurde de suggérer que nous devons nous en servir pour détruire notre héritage le plus précieux, la liberté. Cela signifie toutefois que si nous voulons conserver la liberté, nous devons la garder plus jalousement que jamais et être prêts à faire des sacrifices pour elle. Le progrès technique moderne ne contient rien qui nous oblige au planisme économique total ; il contient par contre beaucoup de choses qui rendent infiniment plus dangereux le pouvoir dont disposerait l’autorité maîtresse du plan.

Friedrich August von Hayek, 1899-1992

Le gouvernement des idiots spécialistes

Il est donc hors de doute que le mouvement vers le planisme est le résultat d’une action délibérée, et qu’aucune nécessité externe ne nous y contraint. Cependant il vaut la peine de rechercher pourquoi l’on trouve tant d’experts techniques au premier rang des planistes. L’explication de ce phénomène est étroitement liée à un fait important que les critiques du planisme doivent toujours avoir présent à l’esprit : à savoir qu’il est à peu près certain que presque toutes les idées techniques de nos experts pourraient être réalisées en peu de temps si leur réalisation devenait le seul but de l’humanité.

[…] Il serait absurde de nier que les sociétés planifiées ou semi-planifiées que nous connaissons offrent des exemples de bienfaits entièrement dus au planisme. Un exemple cité est celui des magnifiques autostrades d’Allemagne et d’Italie, encore qu’elles représentent un genre de planisme qui ne serait guère possible dans une société libérale. […] Quand on a roulé sur les fameuses autostrades allemandes, et qu’on y a croisé moins de voitures que sur nombre de routes secondaires en Angleterre, on se rend compte que, du point de vue de l’économie en temps de paix, l’existence de ces autostrades n’est guère justifiée. Est-ce l’un des cas où les planistes ont choisi les « canons » à la place du « beurre » ? C’est une autre question.

Le spécialiste a l’illusion que dans une société planifiée il arriverait à attirer davantage l’attention sur les objectifs dont il se soucie le plus. C’est là un phénomène plus général que pourrait le faire croire le mot : spécialiste. Dans nos prédilections et nos intérêts nous sommes tous en quelque manière des spécialistes. […] Le mouvement pour le planisme doit sa force actuelle en grande partie au fait que, bien que le planisme ne soit encore en gros qu’une ambition, il unit presque tous les idéalistes unilatéraux, tous les hommes et toutes les femmes qui ont voué leur vie à une tâche unique. […] Mais les hommes les plus désireux de planifier la société seraient les plus dangereux si on les laissait faire, et les plus intolérants à l’égard du planisme d’autrui. Du saint idéaliste unilatéral au fanatique il n’y a souvent qu’un pas. C’est le ressentiment du spécialiste déçu qui donne au planisme son élan le plus vigoureux.

[…] La « coordination » ne saurait pas davantage devenir une nouvelle spécialité, comme paraissent l’imaginer certains planistes. L’économiste est le dernier à prétendre posséder les connaissances dont le coordinateur aurait besoin. Ce qu’il préconise, c’est une méthode qui permette la coordination sans l’aide d’un dictateur omniscient. Mais elle signifie précisément le maintient de certains de ces obstacles impersonnels* et souvent inintelligibles aux efforts individuels contre lesquels tous les spécialistes se rebellent.

(*) : L’État de droit, par exemple, en est un pour le conseil scientifique en France.