Parmi les trop peu nombreux films d’Hayao Miyazaki que j’ai vus, celui-ci tranche avec les autres. Sujet historique, scénario amoral et énigmatique comme un rêve de grand large et de puissance. Dans des collines verdoyantes battues par le vent, un jeune homme fait la rencontre onirique de Caproni, célèbre ingénieur aéronautique italien dans les années 1920. Crâneur et enjoué, il enjoint le jeune homme à poursuive ses rêves de conception d’avion. Il lui confie vivre pour son travail d’ingénieur, la beauté de l’agencement des composants et de leur mise au point, et lui confie en riant qu’il serait bien incapable de piloter un avion tel que le titanesque Ca 60, qui vient hanter les rêve du garçon, et dont les dimensions en font une prouesse volante emportant dans sa carlingue une foule en délire. Mais la lointaine Europe sort de l’orage d’acier, et c’est sous les bombardiers, la tempête et les flammes que s’achèvent ces visions. Le jeune Jiro se réveille dans la maison de ses parents, au milieu des revues aéronautiques étrangères qu’il utilise pour apprendre l’anglais.

Jiro Horikoshi veut devenir concepteur d’avions, et c’est ce qu’il deviendra. Il est dans le train pour les besoins de ses études quand il sort prendre l’air sur la plate-forme de sa voiture. Son chapeau s’envole, et est rattrapé par une jeune fille qui répond à son remerciement en lui récitant un vers de Paul Valéry. Ils sont dans le train lorsque le grand séisme frappe la plaine du Kanto, mettant la capitale japonaise en proie aux flammes. Commence alors une épopée hors du commun, au sens où ce sont les ingénieurs, et non les pilotes, que l’on suit le long des années 20 et 30, dans la marche vers une armée de l’air impériale plus moderne. Le crayon, la gomme et la règle de calcul précèdent le blouson et la mitrailleuse. Les pupitres des bureaux d’études de Mitsubishi précèdent la conquête de la Chine et des atolls du Pacifique.

Comme de nombreux scientifiques et comme les pères allemands et russes de l’astronautique, Jiro est un idéaliste qui ne veut voir dans son travail que la mise au point du meilleur avion possible. Son usage ne semble pas le concerner de près, il est patriote par défaut. Le seul sentiment qui le détourne parfois de son travail est son amour pour cette fille, nommée Nahoko. Elle a une vocation tout à fait différente -artiste peintre-, et même si son personnage a tout de l’archétype de la jeune amoureuse dans la japanimation, elle remplit un rôle de contraste avec le monde de l’industrie et de la guerre dans lequel Jiro et ses amis ingénieurs sont plongés. Elle est sa conscience professionnelle, elle est la douceur qui lui permet de ne pas se poser trop de questions (l’amoralisme du film) et donc de se réaliser, jusqu’au bout, sans fléchir, en tant qu’ingénieur.

Les rêves sont grands et beaux, ils détruisent ce qui est sur leur passage. Les films exposant la guerre du point de vue des forces de l’Axe (et plus encore du Japon) sont peu répandus chez nous. Ceux qui traitent ce thème sous l’angle de l’aspect laborieux de la mise en point des armes, de l’ingénierie, encore plus. Et lorsque le tout est fait à la japonaise, avec une sobriété et un romantisme mêlés d’ambiguïté morale, ça vaut vraiment le temps qu’on y a passé.

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

Paul Valéry, le Cimetière marin

Laisser un commentaire