
Note : la guerre ayant éclaté il y a 5 mois en Ukraine, et menaçant non seulement l’Europe, mais aussi la coopération spatiale liée à la Russie, cet article doit être pris pour ce qu’il est : une simple spéculation sur l’avenir. Le conflit peut ralentir ou arrêter des coopérations scientifiques, mais aussi accélérer certaines percées technologiques.
Après les USA, place dans cet article au numéro 2 du vol habité, qui avait il y a quelques années encore le monopole de l’accès à la Station Internationale : la Russie. Le pays disposait d’une avance considérable dans ses moyens de lancement grâce à tous ses engins issus de l’époque soviétique. Mais si la fusée et le vaisseau Soyouz volent depuis les années 60 avec une fiabilité impressionnante, tout ce matériel vieillit et devient obsolète. Il est donc temps maintenant de faire le point sur ce que la patrie de Gagarine prévoit pour assurer le futur proche.
Le vaisseau Oriol, la Russie vise enfin l’espace profond

Cette capsule est développée par RKK Energia, entreprise sous contrat de l’agence nationale Roskosmos, qui a réalisé les principaux vaisseaux de l’astronautique russe. Dans les années 2000, après l’abandon d’un projet de petite navette nommée Kliper, Roskosmos et l’ESA (agence européenne) commencent à concevoir une capsule destinée à remplacer Soyouz, qui vole depuis 1966. Cette collaboration commence en 2006, et deux ans plus tard le concept du vaisseau est présenté au public. Mais la même année, suite à un conseil de ministres européens, cette coopération est repoussée officiellement à plus tard. En réalité, l’ESA a été autorisée à coopérer avec la NASA pour réaliser le module de service d’Orion, qui était au départ un projet purement américain.

En 2009, les spécifications du vaisseaux sont fixées. Il aura une forme conique et une habitabilité bien supérieure au Soyouz. RKK Energia, basée dans la ville de Korolev (portant le nom du père du programme spatial russe) et Khrunichev, basée à Moscou. Le vaisseau prend le nom de Federatsia en 2016, puis Oriol (« aigle ») en 2019, reprenant cette fois un symbole renvoyant aux tsars et à un célèbre navire russe.

Son lanceur devait être, jusqu’en 2017, la fusée Angara A5, une fusée lourde destinée à décoller du nouveau cosmodrome de Vostotchny, dans l’Orient russe. Mais c’est finalement Soyouz 5 qui est retenue. Le premier vol sans équipage est prévu pour l’an prochain, tandis qu’il devrait s’attaquer à l’orbite lunaire en 2025, avec comme objectif un alunissage habité en 2029. Tout en étant plus léger qu’Orion, son équivalent américain, il a un volume pressurisé supérieur (18 mètres cubes contre 9) et pourra emporter jusqu’à 6 astronautes. Il dispose de 500 kg de cargo vers l’orbite basse, et 100 kg vers la Lune.

Soyouz 5, le nouveau lanceur phare des vols habités : elle est conçue dans l’usine spatiale historique de Samara, une ville sur la Volga, à l’Ouest de l’Oural. Sa conception a commencé en 2015, et son premier vol devrait avoir lieu cette année. Elle dérive en partie de la fusée Zenit, mise au point dans l’URSS tardive. Cette fusée doit toujours décoller de Baïkonour au Kazakhstan, sur les pas de tirs modernisés de Zenit. On sait depuis 2017 que Soyouz 5 devrait servir de base à un lanceur super-lourd, doté de 5 boosters et emportant plus de 100 tonnes de charge utile.
DES LANCEURS GÉANTS QUI RESTENT A RÉALISER

Les lanceurs super-lourds Energia : c’est depuis 2017 qu’on en sait plus sur les prochains lanceurs super-lourds russes. Le site Russian Space Web nous apprend que la première variante, l’Energia-3K, dotée d’un corps central et deux boosters légèrement décentrés, devrait faire son premier vol en 2027. Capable d’emporter 50 tonnes en orbite basse, elle serait probablement insuffisante pour des missions lunaires sachant que la capsule Federatsiya pèse 20 tonnes à elle seule. Elle serait plutôt l’équivalent du Falcon Heavy de SpaceX, avec une charge utile inférieure (50 t contre 64) mais une conception permettant nativement les vols habités, en se limitant au voisinage terrestre donc sûrement aux stations spatiales ainsi qu’à de probables missions militaires (comme le FH de SpaceX). Le modèle supérieur, la 6K, prévu d’ici la fin de la décennie, comporte 3 boosters supplémentaire, qui lui confèrent 38 t de capacité supplémentaire. Le but serait ici comparable à la mission Artemis 2 : faire un vol habité en orbite lunaire, sans que la capacité permette toutefois de se poser sur notre satellite. Enfin, une version plus haute, la 6KV, embarquant davantage d’hydrogène, donnerait à la Russie une fusée dépassant les 100 tonnes de charge utile pour faire se poser des cosmonautes sur la Lune à l’horizon 2033. Je n’ai pas connaissance d’une présentation de ce que la Russie compte utiliser comme atterrisseur lunaire, ni d’un plan de mission fixé comme celui d’Artemis.
Le spatial privé russe

Les entreprises privées du New Space, sur le modèle startup ce ce qui se fait aux USA, semble peu développées en Russie. Il existe des entreprises privées (y compris certaines ayant vu le jour sous l’Union Soviétique) mais dans le vol habité, elles travaillent en imbrication presque totale avec l’Etat et Roskosmos. Il y a tout de même GK Launch Services qui opère des pas de tir de Soyouz-2, et S7 Space qui opère des fusées Zenit. Le domaine de la conception de satellites et de leur lancement est plus développé. La Russie développe par exemple une constellation de satellites internet à l’instar de StarLink et OneWeb : Sfera, qui impliquera l’Etat russe via son agence spatiale, Gazprom et la compagnie de médias et télécoms Kosmicheskaya Svyaz. Premier lancement prévu l’an prochain.
ROSS, l’APRES-ISS VU PAR LA RUSSIE
La Russie a annoncé qu’elle se retirera de la Station Internationale dans deux ans. La guerre en Europe de l’Est a du précipiter son départ, et le pays a des projets pour la suite : la Russian Orbital Space Station. Il est aussi probable que la Russie coopère avec la Chine en la matière également. L’URSS fut la première nation à opérer une station véritablement fonctionnelle avec les Saliout, puis avec Mir. C’est l’an dernier que la Russie a annoncé à la presse sa volonté de construire sa propre station pour 2025.

Après un projet imaginé en 2009 de station reprenant le segment russe de l’ISS, la Russie s’est orientée vers une station entièrement neuve il y a quelques années à la place, qui sera la clé de son programme spatial si, vraisemblablement, elle n’a pas les moyens de se lancer seule comme la Chine à l’assaut de la Lune. La mise en service est prévue pour 2026. Elle volera sur une orbite héliosynchrone à 400 km d’altitude, ce qui devrait lui donner une vue imprenable sur l’Arctique. Le module NEM-1, prévu pour rejoindre en 2024 l’ISS mais retardé pour être adapté à ROSS, montre les intentions de Roskosmos à court terme. ROSS accueillera jusqu’à 7 module et serait complète en 2035.
LE PROJET MOON VILLAGE, RETOURNEMENT GEOPOLITIQUE EN VUE
Il existe un projet de base permanente sur la Lune chez plusieurs agences spatiales du monde. Jusqu’à récemment ce projet était surtout porté et médiatisé par les agences russe et européenne (ESA) depuis 2015, mais depuis l’an dernier la Russie s’est rapprochée de la Chine pour collaborer sur son projet de station lunaire internationale. Un mémorandum a été signé pour la construction d’une telle base en 2035, dont le but serait non seulement scientifique mais aussi économique : la construction d’une filière pour l’hélium 3, un isotope utile pour réaliser de la fusion nucléaire. Je reviendrai donc plus en détail sur ce projet, surtout chinois, dans la prochaine partie de ce tour des programmes spatiaux nationaux.

CONCLUSION
La guerre commencée il y a 5 mois risque de transformer en profondeur les plans prévus pour le spatial russe. Si dans la status quo d’il y a encore 5 ans, avant la percée de SpaceX tous azimuts, la Russie était encore la première puissance spatiale mondiale, ça ne semble plus le cas aujourd’hui. Les USA ont retrouvé leur souveraineté via leur secteur privé et la Chine bat tous les records de cadence de lancement. Peut-être que dans le monde qui se redivise en blocs, la Russie, tout en gardant une expertise en fusées et stations spatiales, se mettra à la remorque de la Chine pour des programmes extrêmement coûteux tels que l’exploration du système solaire et surtout l’exploration et l’exploitation lunaire. Le nouveau spatioport de Vostochny, dans l’Extrême-Orient, semble d’ailleurs montrer que la Russie regarde désormais vers la Chine. Il est bien trop tôt pour imaginer l’après-guerre, mais on peut facilement imaginer que la militarisation de l’orbite terrestre et les lancements militaires auront la priorité absolue, surtout dans une économie de guerre, très dépendante de la Chine tout en étant moins riche.

SOURCES
- Russian Space Web, un site très détaillé sur tout matériel slave ayant atteint l’orbite !
- Wikipédia en anglais
- Histoire de la conquête spatiale, Jean-François Clervoy, Frank Lehot
- TracXN sur le spatial privé en Russie
- Tass, agence de presse russe, article sur la constellation Sfera