
Alors qu’elle n’a commencé à faire voler des fusées qu’environ dix ans après l’URSS, soit en même temps que la France, la Chine est maintenant la deuxième puissance spatiale en termes de tonnage envoyé dans l’espace, après les USA. La Chine est un pays particulièrement en pointe dans la militarisation de l’espace, qui fera l’objet d’un article dédié. Il est d’ailleurs souvent difficile de distinguer ses programmes civils et militaires, et sa communication sur ses projets à long terme est souvent entourée d’un voile opaque. Il n’en reste pas moins connu que le pays a une ambition lunaire et même martienne et qu’il est le principal challenger des USA, désormais loin devant la Russie si on considère les ambitions technologiques et pas seulement le prestige historique.
La Chine compte deux agences : la CNSA dédiée à l’exploration et aux satellites, et la CMSA, chargée des vols habités et rattachée à l’armée. Cet article ne concerne que les vols habités.

LA NOUVELLE GAMME DE LANCEURS HABITES
La Longue Marche 5, désormais principale fusée de la Chine pour ses vols habités, a effectué son premier vol en 2016. En 2020, elle a servi de vecteur au NGCS (Next Generation Crewed Spacecraft). Avec ses près de 55 mètres de haut et 5 mètres de diamètre, elle peut emmener 25 tonnes en orbite basse et 14 tonnes en orbite géostationnaire dans sa version « B ». Elle dispose de 4 boosters et est tirée depuis l’île méridionale de Hainan, dans la base de Wenchang. Cette dernière sert aussi pour lancer les Longue Marche 7. Cette dernière, de capacité moindre, se destine néanmoins à prendre le relais de la vieillissante CZ-2F pour le lancement des vaisseaux ancienne génération, les Shenzhou, toujours en service.

La capsule NGCS peut emmener de 3 à 7 astronautes en fonction du cargo qu’ils emmènent avec eux. Seuls deux vols d’essai ont eu lieu pour l’instant, espacés de 4 ans (ce qui reste moins que ce qu’on a attendu pour Orion de la NASA !). Elle se destine à remplacer Shenzhou à terme pour la desserte de Tiangong et l’exploration jusqu’à la Lune dans la décennie prochaine. La capsule devrait en tout cas être opérationnelle pour emmener des taïkonautes vers 2025-26. Elle a environ le même gabarit que la Crew Dragon de SpaceX, et le gouvernement compte sur elle (plus un atterrisseur lunaire) pour fouler le sol de notre satellite d’ici la décennie prochaine. Et même 2029, si l’on en croit les déclarations faites en 2019 visant un délai de dix ans.

Le lanceur prévu pour les missions habitées vers la Lune est le plus avancé de la famille Longue Marche, le CZ-10. Dévoilé comme concept en 2020, il devrait mesurer environ 90m de haut et faire son premier vol dans 4 ans. C’est une fusée plutôt mince pour une super-lourde (5 mètres de diamètre), mais flanquée de 2 boosters surpuissants. Elle est capable d’envoyer 27 tonnes en orbite lunaire, et 70 tonnes en orbite terrestre basse. Le Starship sera en théorie capable du double, tout en étant entièrement réutilisable. Le premier étage de la CZ-10 sera réutilisable. Les deux premiers étages fonctionneront au kérosène et à l’oxygène liquide, tandis que le dernier étage brûlera de l’hydrogène liquide. Elle dérive largement de la CZ-5 avec qui elle partage les moteurs et le diamètre standard, mais avec des capacités bien plus grandes.

On continue avec les gros engins, avec la CZ-9 (Longue Marche 9), qui malgré son nom se veut encore plus ambitieuse, et ne devrait pas voler avant dix ans. Elle constitue la véritable réponse de la Chine au Starship de SpaceX, avec une réutilisabilité complète visée, 150 tonnes en orbite basse, 54 tonnes vers la Lune et même l’ambition d’acheminer 44 tonnes vers Mars ! Les deux premiers étages fonctionneront au méthane comme le Starship, et le dernier à l’hydrogène liquide. Avec 114 mètres et presque 11 mètres de diamètre, c’est un véritable monstre qui devrait participer à l’accélération du spatial.
La NOUVELLE STATION TIANGONG
Le Congrès des USA a interdit à la NASA en 2011 toute coopération avec la Chine, la bannissant de facto de l’ISS. La Chine dispose donc d’une station spatiale souveraine (et est la seule nation dans ce cas pour l’instant). Elle porte le nom de Tiangong (palais céleste) et son premier module, Tianhe, a été mis sur orbite par une CZ-5B en 2021. Elle dispose d’une partie habitable, une section de service (matériel nécessaire à la survie) et d’une section de dockage. A noter également que le nouveau téléscope spatial chinois est prévu pour pouvoir se docker sur Tiangong pour sa maintenance.

Les deux plus grands modules, Wentian et Mengtian, servent de laboratoire. L’un a un sas pressurisé destiné aux sorties spatiales et un bras robotique, l’autre un sas destiné aux capsules de ravitaillement. La station compte 5 bras robotiques en tout ! Elle n’est en revanche conçue que pour accueillir 3 astronautes simultanément. Son volume pressurisé représente environ un tiers de celui de l’ISS.
international lunar research station

Les USA ne sont pas les seuls à avoir l’ambition de s’installer durablement sur notre satellite et de faire participer scientifiquement d’autres nations. La Chine a son propre projet séparé de village lunaire, et la Russie s’est montrée intéressée.
La phase de construction, prévue pour commencer en 2026, devrait prendre une décennie, dont la construction des bâtiments proprement dits en 2031. Avant cela, une reconnaissance du terrain et une mission de retour d’échantillons s’imposent. Côté russe, les missions Luna 25 à 28 marquent la principale contribution étrangère au programme, tandis que les rovers et orbiteurs Chang’e prépareront la reconnaissance du site choisi. Il devrait être dans la région du pôle Sud lunaire en raison de la présence d’eau sous forme de glace et de l’ensoleillement des montagne, fournissant une source d’énergie.

Les missions ILRS proprement dites sont au nombre de 5 et s’étalent de 2031 à 2035. ILRS-1 sera chargée d’installer le centre de commandement et les sources d’énergie. Les lanceurs CZ-9, ainsi que le futur lanceur lourd russe Yenisei devraient être utilisés.
CONCLUSION
Le programme spatial chinois est de plus en plus sur les talon des Etats-Unis. Mais il y a un certain manque d’information au sujet des projets à long terme du pays, même dans le spatial civil, car comme pour l’URSS en son temps, l’armée n’est jamais très loin des bureaux d’études et des instances qui supervisent les missions. Je pense qu’un des défis que l’état chinois devra relever, si tant est qu’il garde sa forme de bureaucratie autoritaire, sera de laisser une marge de manœuvre aux initiatives privées, car on voit comment elles ont fait chuter le prix de l’accès à l’espace depuis les débuts de SpaceX. Et ce n’est que le début ! Pour le reste, la Chine sert de seconde locomotive au spatial mondial avec la NASA, faisant profiter la Russie de certaines de ses technologies, alors que si l’on remonte à l’époque de Mao, les rôles étaient inversés.
