La drôle d’histoire de la Coccinelle

La Coccinelle est un des nombreux exemples d’objets inventés pour la consommation et la guerre -bref l’industrie- mais qui a fini par concentrer beaucoup plus, une société, de la musique, des générations qui se sont interpellées au siècle passé.

1937. Lors de l’exposition universelle qui se tient à Paris, l’Allemagne déclare qu’elle compte créer une « voiture du peuple » pour motoriser les allemands. A l’époque, les constructeurs que sont Mercedes-Benz et BMW ne proposent que de puissantes limousines et des voitures de luxe et de sport, destinés à la bourgeoisie ou à la compétition. Alors que le Reich se rapproche de Mussolini, un partenariat se noue avec Fiat, qui lancera dès 1936 sa propre voiture low-cost. Depuis plus de trois ans déjà, un ingénieur d’âge mûr, Ferdinand Porsche, planche sur le concept, et a rencontré Hitler en personne.

Dr. Ferdinand Porsche
Ferdinand Porsche

Son cahier des charges : transporter 2 adultes, 3 enfants et leurs bagages à 100 km/h, le tout pour un prix de 1000 Reichmarks (4 mois de salaire ouvrier en 1939). Une unité SS va se relayer pour tester sa fiabilité sur une nouvelle invention allemande : l’autoroute, destinée avant tout au trafic militaire.

La force par la joie

Derrière ce titre de film X mal traduit se cache le club Med du parti, Kraft Durch Freude (KDF) dans la langue de Goethe. Les foyers allemands sont invités à placer une partie de leur épargne sur un livret spécial. Ce dernier finance les activités culturelles et sportives du parti nazi, qui ne fait plus qu’un avec L’État allemand. La future voiture prend donc le nom de KDF Wagen et s’inscrit dans ce programme. Au bout d’un certain nombre de coupons représentant la somme à atteindre, le citoyen bon aryen utilise ses bons… Pour rien.

La farce dans la joie

Erholung am Flussufer
On ne rentre pas décemment à six là-dedans. Qui finira dans le lac ?

Pour rien ? En tout cas pas pour ses loisirs. Les premières KDF, ou Volks Wagen (voiture du peuple) sortent de leur usine de Wolfsburg (Basse-Saxe) en 1938, mais ce que les officiels ne disent pas c’est qu’elles sont déjà réquisitionnées. L’Allemagne s’arme à toute vitesse et n’a pas du tout comme priorité de créer un marché du loisir pour les civils. Les congés payés, c’est bon pour les français. Alors que la guerre commence, la Volkswagen devient une voiture de petits officiers, les gros comme Goering préférant les bonnes vieilles Mercedes. C’est une machine agile et puissante pour sa petit taille, faisant dans les 600 Kg. Son moteur, placé à l’arrière, est refroidi par air (type boxer). Ses phares, intégrés à la carrosserie, lui donnent un look moderne et aérodynamique qui ne se démodera pas avant vingt bonnes années. Une machine honnête… Pensent les familles allemandes flouées.

Des variantes pour la Wehrmacht

Lorsque le conflit fait rage, la VW est adaptée pour les besoins de l’armée de terre. La Kübelwagen est sa variante tout terrain. Il y aura même une version amphibie, la Schwimmwagen (à vos souhaits), capable de passer à gué et même de naviguer brièvement. Les phares sont externes. Contrairement à la Jeep qui va déferler sur la France après le débarquement, elle n’a que deux roues motrices mais cela la rend plus légère, donc agile. Comme souvent avec le vieux matos, il aura une seconde vie dans des pays plus pauvres, comme la Thaïlande où il roule encore !

Afrika_korps_Kubelwagen_1943
Un souvenir de l’Afrika Korps

L’oncle Sam veut se la faire

1945. Les forces alliées entrent en Allemagne, aux prises avec un effort de guerre fanatique, surtout (et désormais presque seulement) soutenu par des civils. Dans les usines, il reste du personnel compétent, mais se pose le problème, une fois la paix signée, de la dénazification. Les américains, plus pragmatiques que leurs alliés européens, ne veulent pas d’une Allemagne ruinée et vont financer le retour à la prospérité. L’armée occupante noue des liens avec les ingénieurs et ouvriers de VW pour remettre sur pied la production, qui reprend vraiment son rythme en 1948. Un officier US va être impressionné en découvrant la VW type 1, et se bat pour que la production décolle et se tourne vers l’exportation en Amérique.

hqdefault

La VW devient le symbole de la classe moyenne US des fifties, qui achète aussi sa première télévision. En tant que véhicule pratique et bon marché, il incite de plus en plus de femmes à prendre le volant, doublant la consommation. A la même époque en France, les gens s’équipent laborieusement en 2CV Citroën, encore plus rudimentaire mais aussi bien moins performante… The tin snail (sunom donné par les anglophones) plafonnait à l’origine à 60 km/h !

La VW aura aussi un dérivé sportif. Une fois la guerre terminée, Ferdinand Porsche est libre de fonder sa propre marque. Son premier bolide est la 356, un roadster au pare-brise bas qui permet de rouler cheveux au vent. Elle est tristement célèbre car James Dean s’est tué à son volant.

Flower power & quelques mots sur le van

Le temps passe, et stylistes comme ingénieurs le rappellent au client. Dans les années 60, les moteurs gagnent en puissance et en silence, se refroidissent par liquide. Les carrossiers français et italiens signent des voitures racées (Citroën DS, Lamborghini Miura…) qui ringardisent le style américain plus lourd. Si certains jeunes américains roulent des mécaniques dans leurs Mustang, les hippies ne se reconnaissent pas dans cette fuite en avant. Ringard, et alors ? La Beetle, telle une bestiole, est increvable.

vw-light-bus-1
Rien à déclarer à bord, monsieur l’agent !

On ne peut pas parler de la Cox sans mentionner son frère jumeau. A partir d’une voiture plateau improvisée sur mécanique VW, le Van ou type 2 est mis au point. Sa cabine de conduite, placée tout à l’avant, optimise l’espace et il devient en 1949 le deuxième produit de Volkswagen. Tôlé, en version ambulance ou vitré en minibus, il y en a pour tous les goûts. Après ses débuts sages en tant qu’utilitaire, il va tout à coup devenir le symbole de la jeunesse sur la route dans les années 60. Des fleurs sur la planche de bord, la carosserie toute barbouillée de peinture, les vitres criblées de stickers, il trimballe ses tribus en route pour voir Pink Floyd, Hendrix ou les Stones. Son moteur est celui de la type 1, donc autant dire qu’il est abonné à la voie de droite sur l’interstate. Si la Wehrmacht était toujours là, il l’auraient nommée LSD-Wagen : )

Une longue retraite au soleil

En 1974, Volkswagen décide que l’avenir appartient désormais à la Golf, une voiture compacte à moteur avant proposant tout le confort d’une berline. Quatre ans plus tard, la production européenne de la Beetle cesse, et se cantonne désormais à l’Amérique du Sud. Pour une clientèle demandant du solide et du pas cher, elle reste adaptée et adopte des pare-chocs plastifiés, une radio et des ceintures comme minimum vital. Ce n’est qu’en 2003 que la dernière type 1 sort de l’usine au Mexique. Son avenir est dans le marché de l’occasion… Et dans les mains des tuners fous !

2268345-1600x900-[DesktopNexus.com]

Don’t you know I’m locaaal ?

La VW fait partie du paysage automobile américain et donc, forcément, mexicain. En Californie apparaît, dans les communautés latinos, le lowrider. C’est une pratique délirante consistant à monter des suspensions à hauteur réglable avec une très grande marge de manœuvre. Ces bagnoles bondissantes, effrayant les passants et compromettant la sûreté du véhicule, ont vite été interdites. Elles sont reprises dans les 80s par les rappeurs de la côte Ouest. Dans les voitures préférées des riders, il n’y a pas que des monstres comme l’Impala : la Coccinelle a tellement de potentiel à bricoler qu’elle est très prisée. Commencer simple et n’avoir que son talent pour faire une voiture délirante : que demande le peuple ?

Ben justement, le peuple il veut une voiture.

maxresdefault
« Non mais oh ! Comment tu parles de ta caisse ?? »

Philip K. Dick, l’homme qui était un bad trip vivant

XVM2af9a19e-e07e-11e5-9094-961cb76d2d9c

Philip K. Dick, immense auteur américain de S.F. et inspirateur de la moitié (j’exagère à peine) des films de SF d’Hollywood, naît en 1928 à Chicago et grandit élevé par sa mère seule à Berkeley, Californie. Enfant perturbé et dévoreur de livres, il atteint l’adolescence lorsqu’en 1941, l’Amérique entre dans la Seconde Guerre Mondiale contre le Japon. La télévision est inexistante dans les foyers à l’époque, et c’est au cinéma que le jeune Phil découvre les théâtre d’opérations du Pacifique aux actualités. Lors d’une séance, il est soudain pris de nausée devant le massacre de populations civiles comme militaires, et quitte la salle en proie à une peur panique. Le pays est alors sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, et si celui-ci affiche des idées progressistes, la logique d’Etat lui fait décider de la détention forcée des nippo-américains de la côte Ouest.

Is this hyperreal ?

images

Après la guerre, le monde va persister dans la paranoïa, cette fois dirigée contre les espions communistes. Depuis la fin des années 40, le jeune homme travaille chez un disquaire, d’où il renseigne les clients avec passion et opère ses premières conquêtes féminines. Son don de s’attirer tout type de personne anticonformiste lui fait rencontrer une militante révolutionnaire d’origine grecque, qu’il prend pour compagne. Ce ménage avec une ennemie publique de la société lui vaudra de nombreuses visites du FBI à l’improviste le long des années 50, alors qu’il devient une machine humaine à écrire des histoires de petits hommes verts, payé au lance-pierres par les magazines pulp. Lui-même ne se mêle pas de politique, et cultive une attitude bonhomme de barbu débraillé, déjà un peu en surpoids, qui tempère sa femme mais l’exaspère aussi par son détachement de la réalité. C’est que pour lui la réalité s’écrit toujours au pluriel. Durant une visite d’agents du FBI, il explique aux policiers que selon lui il est envisageable que Nixon ou d’autres hommes organisant la chasse aux sorcières soient en fait des communistes ayant la meilleure couverture au monde : celle de chasseurs de l’ennemi ! Le pauvre flic monté à bord de la Volkswagen de Phil y gagna une migraine et ne sut que répondre…

Jesus was a punk

avatars-000354607673-jhm5eo-t500x500

Plusieurs années, ruptures, conquêtes, détox, rechutes et romans plus tard, sa quête de la vérité va atteindre des proportions gnostiques. Toujours sous la menace nucléaire de deux puissances qui semblent inconciliables (mais pourraient former les deux faces d’un même complot diabolique), le monde découvre les joies du LSD, du new age et de la réinterprétation des textes sacrés de l’humanité. Phil se lie d’amitié avec un évêque dissident de l’Église catholique (il s’est lui-même baptisé, à près de 40 ans) qui prétend que Jésus a voulu ouvrir l’esprit de ses disciples par les hallucinogènes. Il écrit que « l’Empire n’a jamais pris fin » (l’Empire Romain) et que la persécution des croyants est toujours d’actualité, d’une manière implicite et travestie par les siècles. Nixon, qui finit par accéder à la présidence en 1968, est pour lui l’antéchrist. Dick n’aura de cesse de parler de religion, de manière ésotérique, dans ses livres. Dans le futur, prévoit-il, les institution religieuses feront usage de la réalité virtuelle pour plonger les fidèles dans une réalité modifiée, comme les pénitents gravissant leur montagne dans les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

Je suis vivant et vous êtes morts

tumblr_m99svkbtQ31r4uzyzo1_400

Dans Ubik, sans doute son œuvre directe la plus connue, les frères bien-aimés, sorte de caricature des ordres de charité chrétiens, gèrent l’agonie du cerveau des morts -et le chagrin de leurs proches- en proposant à ces derniers de parler aux morts dont le cerveau émet encore, grâce à une technologie de cryogénisation permettant d’en capter les signaux. Plongeant dans une réalité virtuelle vouée à l’entropie (l’esprit du mourant), les protagonistes enquêtent sur la cause de la mort alors que la simulation elle-même se rétrécit. Ubik fait voyager dans un demi-cimetière, hanté en arrière-plan par la publicité (Ubik, le produit miracle) qui vient vous traquer jusqu’à la fin de vos jours.

Le poids de la sauterelle

51j9AJeOv-L._SX307_BO1,204,203,200_

L’autre roman le plus connu de Phil, le maître du haut-château, est assez particulier. Contrairement à ses autres livres où il n’était jamais seul à la maison (ses femmes successives, ses amis toxicos, etc), celui-là est le produit d’une immersion extrême dans une autre réalité. Depuis une cabane et muni d’un exemplaire du Yi-King (le livre des mutations, outil divinatoire d’Extrême-Orient), Phil va se fier à l’oracle pour arbitrer ses choix de narration. Et le scénario, froid et net comme un cauchemar, va s’imposer comme un point Godwin au milieu de la figure : l’Axe a vaincu l’Amérique et se la partage entre Allemands à l’Est et Japonais sur la côte Ouest. Les californiens s’imprègnent des croyances japonaises, et sont traités en vaincus. Dans la réalité alternative où les Alliés ont gagné, Phil travaille à l’époque dans une bijouterie où il aide sa femme. Dans le monde réel où l’Amérique est occupée, le protagoniste est antiquaire, et vend aux occupants des revolvers de l’époque du Far-West, lointain souvenir d’une Amérique disparue. Sa femme a bientôt vent d’une rumeur : un obscur écrivain de science-fiction, barricadé dans sa demeure, publie clandestinement un livre décrivant un monde où les nazis auraient été vaincus… Ce qui lui vaut d’être traité de fou. Le nom du livre interdit : le poids de la sauterelle. Le poids du fil au bout duquel tient notre réalité.

Like tears in the rain

A la fin de sa vie et en plus de quelques derniers romans (Substance Mort), Philip K. Dick finira sa vie reclus dans son dernier appartement, recevant uniquement sa voisine de palier et un cercle de jeunes aspirants écrivains de SF, avec qui il mena des réflexions sur l’origine et le message des religions (l’Exégèse), et en particulier des textes chrétiens apocryphes. Il meurt en 1982, peu après avoir assisté à l’adaptation de Blade Runner en film par Ridley Scott.

Source : Je suis vivant et vous êtes morts, biographie de Philip K. Dick

Le petit fut baptisé Mewtwo

Pas le courage d’écrire un article ce soir, mais je partage ici une vidéo d’une rare qualité sur l’origine de deux Pokémon légendaires, Mew et Mewtwo. Si la série Pokémon s’est sophistiquée au fil des ans, la première gen garde son aura de mystère.

Peace, love and nukes : la guerre secrète des missiles en Europe

33149Reagan_Andropov_large

Bonjour Internet. Aujourd’hui, je vais parler d’un sujet qui ressurgit dans l’actualité ces derniers temps avec le retour des tensions Est-Ouest : la préparation d’une guerre en Europe, et les manœuvres politico-militaires ayant eu lieu dans les années 80 pour éviter la catastrophe. J’y avais consacré un mémoire à l’université, mais les contraintes de temps, certaines connaissances manquantes voire des inexactitudes me poussent à publier quelque chose de plus synthétique, qui mentionne des aspects du conflit que je ne connaissais pas à l’époque.

Rappel : origine de la crise des « euromissiles »

Cette crise est unique en son genre, pour certaines raisons. C’est une tentative des soviétiques d’isoler stratégiquement l’Europe capitaliste en exploitant les failles existant dans les accords de limitation des armements nucléaires. Le traité Salt 1, signé en 1972, limite strictement l’emploi des armes nucléaires stratégiques à longue portée, c’est à dire intercontinentales. Ce type de missile vole à son apogée quelques instants dans l’espace, et son invention déboucha sur le début de la conquête spatiale. C’est sans doute l’arme la plus spectaculaire connue du grand public, cependant les missiles de courte et moyenne portée n’ont pas été encadrées aussi strictement, et cela a son importance.

Brejnev et Nixon : Salt 1
Les accords Salt 1 ont laissé un vide juridique sur certains types d’armes, fatal pour la suite.

Comme chacun sait, l’Amérique est un continent séparé de l’Europe par l’océan. Cela a toujours procuré aux USA une certaines sécurité, un certain confort d’observation du vieux continent depuis leur retraite. Mais dans le war game grandeur nature des missiles, où chaque seconde compte et où des accords empêchent l’Amérique de menacer comme elle le voudrait les russes avec ses ogives longue portée, cela devient problématique.

Le charme désuet du missile intercontinental

Un déséquilibre s’installe peu à peu dans l’équilibre des forces nucléaires. Le traité Salt 2, signé en 1979 par Jimmy Carter, président des USA, et Leonid Brejnev, le leader soviétique, est refusé par le Sénat américain, qui pressent une menace de l’Est. Cela crée un vide diplomatique, que va utiliser l’URSS pour déployer des missiles de nouvelle génération en Europe de l’Est, pointés vers l’Ouest. Il s’agit des SS-20, des vecteurs nucléaires extrêmement mobiles et compacts, transportables par camion.

jnnfB
Un SS-20 dans toute sa splendeur.

Ces bébés pointent vers l’Allemagne de l’Ouest, la France, le Royaume-Uni et toute l’Europe occidentale. Et l’Occident va tarder à répliquer à cause de son point faible, dont il est pourtant si fier : la démocratie, et l’importance de son opinion publique. Toute la jeunesse étudiante est dans la rue à l’Ouest et clame le slogan « plutôt rouge que mort ! », scandalisant ses aînés. Un bras de fer va s’engager entre une partie de l’opinion et les faucons de l’OTAN, qui ne veulent pas d’une neutralisation de l’Europe, possible prélude d’une invasion.

Ronald Reagan est le nouveau président américain à présent, et il est peu enclin au compromis avec Moscou. Lorsqu’en 1983 il annonce qu’il compte déployer les nouveaux missiles de l’OTAN en Allemagne de l’Ouest, une levée de boucliers pacifiste va avoir lieu. François Mitterrand, le leader de la France socialiste, rassure rapidement ses alliés occidentaux : non, le PS à l’Elysée ne signifie pas qu’on déroulera le tapis rouge (ou rose) aux chars du Pacte de Varsovie. Le sacripant aura même cette phrase contre les manifestations anti nucléaires : « Les pacifistes sont à l’Ouest, les missiles sont à l’Est ».

Gladio, l’armée de réserve occulte de l’OTAN

Operazione_Gladio

C’est là que ça devient intéressant. L’État-major de l’OTAN est conscient que la guerre conventionnelle menace potentiellement l’Europe. Si l’Ouest a une certaine avance technologique sur la Russie -qu’il a gardée aujourd’hui-, le Pacte de Varsovie aligne des milliers de chars et des centaines de milliers d’hommes, effectuant de nombreux exercices. Avant que les USA et ses alliés ne se décident à répliquer fermement, et parallèlement aux corps d’armée, un réseau souterrain se met en place. Peu connu et soutenu en secret par la CIA, il s’appelle Gladio (pour « glaive » en latin). Des anciens combattants ainsi que des anticommunistes de tous horizons s’organisent en Europe de l’Ouest pour entreposer armes, équipements et provisions. Ils sont formés à la survie en forêt et aux techniques de guerilla à appliquer en cas d’invasion. Les actions de ce réseau sont particulièrement bien documentées pour la Belgique (où siège l’OTAN), ainsi que l’Allemagne qui est aux premières loges de la guerre froide. L’Italie n’est pas en reste du côté des tensions, avec un pape anticommuniste (Jean-Paul II) à Rome, la loge P2 qui implique l’église catholique, la mafia et l’extrême-droite italiennes. De son côté, l’extrême-gauche bascule dans le terrorisme, notamment en Allemagne (la fraction Armée Rouge) et en Italie.

Opération Able Archer, automne 1983

luftballonsT1-2

En 1983, l’heure de la répétition générale d’une guerre nucléaire sonne pour l’OTAN. Il s’agit de tester si les équipes de transmissions réagissent suffisamment bien et vite. Mais la fin de cette année-là va être particulièrement tendue diplomatiquement. Une série d’événements va amener les soviétiques à croire que l’Ouest va lancer une première frappe. Un avion de ligne civil de Korea Air Lines pénètre dans l’espace aérien soviétique, et est abattu par la chasse. La presse mondiale fustige alors l’URSS, paranoïaque, belliqueuse et fermée sur elle-même. La diplomatie audacieuse de Reagan et le climat médiatique anti-soviétique s’ajoutent à une explosion des dépenses d’armement US. Quand à l’automne 83 les pays de l’Ouest répètent les étapes d’une guerre nucléaire, le Kremlin voit rouge (!). Seul le travail admirable des espions va sauver l’Europe de la crémation. Et puisqu’on parle d’espions, la série TV Deutschland 83 regorge de détails sur l’époque, avec de très bons acteurs.

Reagan et la guerre des étoiles, une sortie de crise par le haut ?

Reagan n’est pas seulement un conservateur borné, c’est un excellent communicant. Il a conscience, comme peu de présidents avant lui à part Carter, du soft power des médias. Il ne va pas se limiter à une dénonciation du régime soviétique au nom des droits de l’homme. Son projet va plus loin : il veut le rendre obsolète, le mettre face à ses propres faiblesses… Et elles ne sont pas dures à trouver ! La Russie est dépendante de la rente pétrolière, est à l’âge de pierre de l’informatique et son prestige est chaque jour plus entamé par les dissidents qui passent à l’Ouest, les syndicats et le Vatican.

C9EGrd9WsAUkBV0
Les programmes actuels de boucliers sont de la rigolade comparés à ça !

Ainsi en mars 1983 le président des États-Unis va s’adresser au monde entier, annonçant que l’Amérique va se donner les moyens de rendre les armes nucléaires obsolètes grâce à un bouclier spatial capable de détruire toute ogive ennemie par laser ! Ce programme, Strategic Defense Initiative, aussitôt appelé Star Wars par les médias, n’est que de la science-fiction. Mais la guerre psychologique contre les rouges, dont l’économie est en ruines, est bien en marche. Cela fera l’objet d’un prochain article !

Voir aussi

A la poursuite d’Octobre rouge, roman de Tom Clancy adapté au cinéma

Deutschland 83, une récente série allemande d’espionnage

(et une émission sur le réseau Gladio que je n’ai pas retrouvée, sachant qu’il y a beaucoup de théories plus ou moins tordues dessus, donc prudence.)

ob_8e810f_martin-rauch-moritz-stamm-alex-stamm-d
Image de Deutschland 83

American Sands

death-valley-sunset-mark-cote
Death Valley National Park, cred. Mark Cote

Depuis plusieurs heures le V8 Dodge ronronne, impression des pneus sur la route tantôt aride, tantôt mouillée d’une pluie évaporée. Gaz d’échappement dans le froid brutal du Colorado, gaz fossile dansant là où la foudre tomba.

Les Rocheuses nous observent sous leur fard glacial. La nuit est multiface. Sodium à New-York, symphonie corp en néon majeur à Atlanta, électromagnétisme occulte ici, prémice du feu nucléaire au Nouveau-Mexique , meurtre à Los Angeles, après que le soleil ait disparu dans le Pacifique, emportant loin de nos yeux les germes de la guerre.

Je rêve du Pacifique mais les Rocheuses me barrent la route. La paix viendra après la guerre, la guerre n’est même pas déclarée. Aucun mot ne vient troubler Sunset Boulevard quand vient l’heure du crime, aucun crotale ne mord le souvenir amer de Los Alamos, aucune lèvre ne comprend le breuvage acide d’Atlanta, aucun homme ne porterait la couronne d’épines de la Liberté. Les deux océans grandissent en moi, ils me séparent par la roche et le feu.

Liquide des vies passées en combustion critique dans les sables de feu de l’Arizona, les Rocheuses sont franchies, la Dodge éclaire à blanc la nuit-fournaise sous sa gueule chromée de squale. Dans quelques nuits, la Californie. Sismique et incendiaire comme un moteur de muscle, au bord du big one qui lui reprendra tout. Son or, son huile, son acide.

The world in 2065

laser-voile-breakthrough-starshot-750x400

It is 2065.

Moon is marked by an average city which leads the western world in terms of finance and trading. China and Russia don’t push beyond lunar orbit, but instead focus on Earth neighborhood. Oceanic alliance gathers Japan, North America and United Kingdom. A war can be led to take back France from the West, creating a new incarnation of the Plantagenet Empire.

Earth-centered strategy is Telluric powers’ new doctrine, with an emphasis on Earth’s near orbit. Oceanic powers’ share is the Moon, the asteroids and deeper space colonies like Mars. China lost its western parts in a great Eurasian war, Siberia gained independance in partnership with Korea and islamism withdrew from many parts of Africa, Europe and even Middle East to find shelter in the dry mountains of central Asia, in a new turkish-speaking imperial state.

Mars is a western (a.k.a. Oceanic) alliance colony. The Alliance’s sign is a compass, from Alaska to Mexico and from Japan to British Isles. Rocky Mountains as a backbone, UK and Japan as sentinel carriers cruising Atlantic and Pacific, watchdogs of the western hemisphere.

Homo Sapiens is no longer. It evolved into a highly mentally disturbed monkey variety, which browses cyberspace faster than light. The 2020s global war exterminated older generations, leaving youger people rebuild folk and traditions from scratch under the shadows of radioactive and biological fallout. Cyberspace survived, as their creators, a century ago, predicted. Telepathy now exists thanks to wireless technology and man-machine interface, but still, people don’t understand each other. It seems like the huge variety of human and verbal experience makes divergence ineluctable.

Sects and other organizations fed by conspiracy theories, themselves generated by chaos, massively died in World War Three at the gates of 2030. Few of them survived, but doctrines emerged under the form of totalitarian states in the post-war world, like Symbiotism, a radical form of ecology which preaches population reduction and its footprint reduction by force and mass surveillance. On the other hand, Promotheans want to XLR8 human progress and Earth decay, to push us to the stars.

They are said mad.

And they are.

Provisional end of data, 2019 May 29th, 00:21, Internet, GMT +02:00

La Lune #1

f54d05ea-1d9a-11e6-8196-73e97052f55e

2092.

Une accélération exponentielle des progrès dus à l’IA depuis le début du siècle a permis de construire les premiers vaisseaux-colonies dans la ceinture de stations spatiales autour de la Terre. Mars est une colonie administrée par un empire militaire corporatiste, la Terre a un gouvernement mondial depuis peu, il contrôle 90% de ses continents.

La Lune est une zone sous administration directe de l’État mondial. Elle abrite un musée de la conquête spatiale et une ville d’un million d’habitants, Lunokhod. Un ascenseur spatial courant sur les 300 000 km équateur-Lune a été inauguré avant le centenaire du Grand Pas.

La nouvelle frontière se situe maintenant au-delà de la ceinture d’astéroïdes, dans l’orbite de la grande et menaçante Jupiter, et son champ magnétique mortellement grand.

La nouvelle religion est le cosmisme, d’origine eurasiatique, remontant à l’Empire Rouge du XX° siècle. Elle stipule qu’un jour, lorsque l’homme aura percé les secrets de l’univers et se sera donné les moyens de le façonner à son image, il pourra vivre pour toujours sans limite de temps ni d’espace en compagnie de ses ancêtres ramenés à la vie.

Tir vertical atteinte du satellite naturel vingt huit mille kilomètres heure dans tube de graphène sous vide de la Terre à la Lune saut de puce vers Lunokhod jonction arrivée prévue à neuf heures standard Terre comité d’accueil visite monument Neil Armstrong au programme ce poème est sponsorisé par Shenzhen Industries extracteur numéro un d’Helium 3 dans le système solaire merci d’avoir choisi notre compagnie

L’astre blafard profané un été de 1969, idole des poètes et des rêveurs, maintenant lit de l’économie minière de l’industrie-planète. Muse de la poésie, prostituée de la fusion nucléaire. Le désert stérile de roche grise pâle semble être mort pour que nous puissions vivre, tremplin désolé vers d’autres planètes.

Décollage dans 5 minutes
L’émeraude-saphir ne brille
Que vu de très loin
Nous laissions la fatigue et la malchance loin derrière
Sous des milliards de visages défaits
Notre arche est dans la soute
Ne pas se retourner
Ne pas se retourner

Décollage
Envol
Ne pas se retourner

Stand-by

La culture geek, pourquoi elle était cool, pourquoi elle crève (#1)

Bonjour à tous ceux qui me lisent.

Comme toujours quand je commence à expliquer un truc, un peu (un peu trop ?) d’histoire. Jusqu’à une époque pas si lointaine que ça, on commençait sa vie enfant puis, vers l’âge de 12 à 14 ans, on commençait à travailler à la sueur de son front pour devenir rapidement un adulte. Les études étaient un phénomène minoritaire, mais on s’éloigne déjà du sujet. Après la seconde guerre mondiale, les choses ont changé pour une petite partie de la population mondiale (l’Occident riche, USA en tête) où le niveau de vie du citoyen moyen a explosé. Les jeunes (à l’exception des classes populaires) se sont retrouvés avec la possibilité de ne pas travailler tout de suite et ont disposé d’argent de poche, c’est-à-dire de maigres sommes dépensables librement sans conséquence pour leur vie. C’est à ce moment que naît l’industrie des comics et des disques de rock (et assimilés), venant s’ajouter au cinéma, qui était bon marché à l’époque.

nerds-are-everywhere

L’intérêt financier de cette culture pop naissante était évident, cependant sa légitimité culturelle a longtemps été moquée. Aujourd’hui que toutes les formes d’art alternatif sont célébrées et mises au même niveau, on a du mal à l’imaginer. L’aspect « culte » de la culture pop « classique » tend à occulter la nature initiale de l’opération : produire en masse du contenu parfois crétinisant pour le seul dessein de produire, quand le but n’est pas de faire de la propagande ouverte (coucou Captain America). Avant que les super-héros et la science-fiction atteignent leurs lettres de noblesse, le milieu se caractérisait surtout par ses unes de magazines aux couleurs criardes, dégoulinantes de fantasmes adolescents mal dégrossis pour jeunes blancs en manque de sensations fortes. Quoi de mieux pour un employé de bureau que de s’imaginer dans la peau de Conan le Barbare ? Les débilités débitées par un pulp valent bien tous les discours aseptisés du trou du cul qui, probablement, lui sert de manager dans le monde dit réel.

STTMP-Dish

Ce que je viens d’évoquer, l’âge sombre, underground, sale de la culture geek, va évoluer. Bien sûr à l’avant-garde de cette (sous ? contre ?) culture on retrouve toujours les jeunes hommes occidentaux, sans oublier la culture similaire mais pas tant que ça qui naît au Japon. Les space operas vont évoluer vers des sagas dantesques et cinégéniques comme Star Trek, encore très focalisé sur la science-fiction chimiquement pure : de la fiction (des hypothèses) sur un état futur de la science. Très peu de mystique, de liens sociaux, de psychologie là-dedans. Et comme dans notre société ce sont les femmes qui sont le plus sensibilisées à ces dernières choses, elles restent à l’écart. Les féministes diront sans doute que c’est la faute à la culture geek oppressive, les nerds aigris que sans doute elles sont trop superficielles pour accéder à la grandeur austère de la science-fiction, la vraie, celle qui n’avait besoin de personne before it was cool™.

A partir des années 1960 et surtout 70, arrive une période que je connais un peu mieux et que du coup je vais sûrement décrire sous un meilleur jour. La société occidentale se remet profondément au cause en faisant face à certains cataclysmes* comme la guerre du Vietnam, les affrontements raciaux en Amérique, l’effondrement d’un système moral vieux de plusieurs siècles au profit du monde télévisuel, du rock’n’roll et de la libération sexuelle. La science-fiction se fait sous acide, avec pour seules limites celles supportables par ses auteurs, ses chamanes comme Philip K. Dick pour citer un des plus féconds. Brutalement le carcan de la vieille SF paraît complètement dépassé et dérisoire, il se murmure que la SF pourrait être autre chose que musclor venant de la planète X qui sauve le monde en slip. Une littérature toxique à même de corrompre nos certitudes sur la nature de la réalité.

philip-k-dick-timba-smits

La Terre est la nouvelle planète Alien, William Gibson

Je suis moi-même une Alien, Lieutenant Ripley dans Alien 4

Des œuvres puissantes comme 2001, l’Odyssée de l’espace ou Alien : le huitième passager représentent peut-être l’apogée du genre au cinéma. A cette époque, la France, qui avait encore une culture vivace, était dans la course, notamment dans la bande dessinée (mais je ne la connais pas encore assez pour développer). A la fin de la décennie la SF est devenue un business colossal avec la sortie de Star Wars et du nouvel Hollywood. Si on regarde Alien ou Star Wars on peut mesurer l’évolution de la place tenue par les femmes par rapport aux années 50, déjà high tech mais très conservatrices. Alors que la Terre devient la planète Star Wars, la SF underground s’en va explorer les affres de la technologie informatique qui est en train de préparer gentiment sont encerclement total du réel. Le cyberpunk va braquer son œil (ou ses optiques Leica) sur le libéralisme économique high tech dans lequel tous les rêves de subversion coexistent (donc s’annulent) pour laisser place à la réalité virtuelle.

La Cité de la nuit était comme une expérience folle de darwinisme social, conçue par un chercheur las, le pouce pressé en permanence sur la touche d’avance rapide. Vous cessiez de trafiquer et vous couliez sans laisser de trace, mais que vous avanciez un peu trop vite et vous brisiez la fragile tension superficielle du marché noir ; d’un côté comme de l’autre, vous étiez largué, et ne restait de vous que quelque vague souvenir dans l’esprit d’un vieux meuble comme Ratz, même si votre cœur, vos poumons ou vos reins pouvaient éventuellement survivre dans les cuves des cliniques au profit de quelque étranger pourvu de nouveaux yens.

William Gibson, Neuromancien (1984)

Avouez que ça a un peu plus de gueule que le synopsis d’un Star Wars 7. Mais restons-en là pour le moment : je manque de sommeil et j’aurai tout le temps de la partie 2 pour mes trolls.